16 SEPTEMBRE 2015 | PAR GUILLAUME DELACROIX Médiapart.

Elles se sont bagarrées pendant plus de sept ans pour obtenir le droit à la transmission de la nationalité népalaise à leurs enfants. Lundi 14 septembre, les femmes ont perdu. Les grands partis politiques qui tirent les ficelles de l’Assemblée constituante de Katmandou ont opté pour le statu quo. Près de vingt ans après la révolution maoïste.

Katmandou (Népal), de notre envoyé spécial.- 

La mousson touche à sa fin dans l’Himalaya et à moins que n’éclate un orage isolé, la jeunesse de Patan savoure la lumière du couchant de ce mois de septembre en flânant autour des temples hindous qui jalonnent Durbar Square. Les tremblements de terre des 25 avril et 12 mai ont fait tomber quelques-unes des merveilles architecturales du Népal qui se dressaient là depuis quatre siècles ou plus, mais la plupart ont résisté aux secousses sismiques et sont encore debout. Ghanashyam, Kishor, Akriti et Sujin ont tous les quatre 25 ans. Comme chaque soir, ils se retrouvent pour boire un thé vert sur une place attenante, entre le Krishna Mandir et ce qu’il reste du Radha Krishna Temple. Ils dirigent une ONG qui travaille dans le domaine agricole et les rumeurs des manifestations qui agitent Katmandou, à 5 km à vol d’oiseau, semblent très loin de leurs préoccupations.

Transformé en Assemblée constituante voilà maintenant plus de sept ans, le Parlement est en train de voter, un par un, les articles de la nouvelle Constitution népalaise, dans laquelle ni les femmes, ni les minorités ethniques, ni les fondamentalistes hindous ne trouvent leur compte. Depuis la fin août, des défilés envahissent les rues de la capitale et paralysent également tout le sud du pays, où le couvre-feu a été instauré après la mort d’une quarantaine de personnes. Assis en terrasse, les quatre amis paraissent indifférents à ces événements. « Quand un pays écrit un texte aussi important pour son avenir, les intérêts particuliers se manifestent automatiquement, car tout le monde veut obtenir quelque chose, c'est le jeu, estime Ghanashyam. Moi, je trouve que le Népal ne va pas si mal et que les uns et les autres jouissent déjà de beaucoup de droits, grâce au système des quotas qui prévaut dans les différentes institutions. » Le jeune homme rappelle que l’avortement a été dépénalisé en 2002 et que le mariage homosexuel est admis depuis 2008. Akriti, elle, se dit optimiste. « Ici, l’esprit est très ouvert, tout va bien », assure-t-elle.

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L’adoption de la nouvelle Constitution aura été tellement douloureuse qu’aujourd’hui, la population oscille entre incrédulité, soulagement et frustration. Il y aura bientôt vingt ans que la révolution a démarré au Népal, avec le déclenchement d’une guerre civile qui a duré de 1996 à 2006. Entre-temps, le prince héritier a assassiné la quasi-totalité de la famille royale et ce n’est qu’en 2008 que la monarchie est officiellement tombée. C’est à ce moment-là que les maoïstes, portés au pouvoir par le suffrage universel, ont transformé le Parlement en Assemblée constituante. Depuis, le pays tourne en roue libre.

Incapables de se mettre d’accord entre eux, les quatre plus grands partis politiques, le Nepali Congress (centre droit), le Communist Party of Nepal (marxiste-léniniste), le Unified Communist Party of Nepal (maoïste) et le Madhesi Jana Adhikar Forum (représentant la communauté madhesi) ont été contraints de dissoudre l’Assemblée et de convoquer de nouvelles élections en 2013. Les travaux ont alors repris, avec des maoïstes devenus minoritaires. Ils devaient aboutir en janvier dernier mais aucun accord n’a été trouvé dans les délais impartis et il faudra les deux séismes du printemps 2015 pour que la classe politique se ressaisisse et signe, début juin, une charte arrêtant quelques grands principes, à commencer par le fédéralisme et la laïcité.

De l’autre côté de la rivière Bagmati, qui sépare Patan de Katmandou, Bivishika fait partie des pessimistes. Âgée de 25 ans elle aussi, elle a pris en charge une association de défense des droits des femmes à son retour des États-Unis, où elle avait suivi des études de psychologie. Elle est hébergée dans les locaux d’Himalayan Climate Initiative, une pépinière d’entreprises sociales du quartier de Balwatar où elle pilote une cafétéria bio destinée à encourager la consommation de produits locaux, une fabrique de sacs en toile de jute visant à dissuader les gens d’utiliser les sacs plastique, et une agence de placement proposant des femmes de ménage formées au tri des déchets et aux économies d'eau.

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« L’idée est d'aider les femmes à être libres », explique Bivishika : « Au Népal, les femmes ne peuvent pas choisir la vie qu'elles souhaitent, tout est formaté de la naissance à la mort, on est successivement jeune fille, puis épouse, mère et grand-mère, personne ne conçoit les choses autrement. » En clair, c’est l'homme qui domine toutes les structures sociales du pays. « Avant de travailler ici, je passais des entretiens et à chaque fois, on me demandait si j'étais mariée ou si je comptais le faire bientôt, comme si c'était la seule question qui comptait, ajoute-t-elle, et je ne parle pas de la difficulté pour une fille de sortir après 20 heures, alors que les garçons peuvent être dehors jusqu'à minuit sans que cela ne dérange personne. » Bivishika se plaint également de ne pas pouvoir parler de sexualité et de contraception autour d’elle. « La société népalaise est pleine de tabous et cela affecte beaucoup les femmes, on ne peut même pas prononcer à voix haute des mots simples comme “vagin”, c’est fou ! »

« Même les maoïstes sont conservateurs »

Quand un collectif s’est formé pour manifester mercredi 9 septembre et exiger de la nouvelle Constitution qu’elle traite la femme à l’égal de l’homme, Bivishika n’a pas hésité une seconde à descendre dans la rue. Ce jour-là, la chaleur est écrasante et seuls les parapluies multicolores arrivent à protéger du soleil. Peu avant midi, cinq mille femmes de tous âges, ethnies et régions d’origine confondues, se retrouvent pour réclamer la fin des inégalités. Elles bloquent Madan Bhandari Road, l’immense artère de Katmandou qui longe Babarmahal, le quartier du gouvernement et du Parlement. « Nous refusons d’être des citoyens de seconde zone dans notre propre pays »« Levons-nous pour réclamer justice »« Une Constitution favorable aux femmes, sinon rien »… Les slogans sont brandis sous le nez de la police, dans un concert de klaxons assourdissant.

« La Constitution me rend folle. Elle était censée être moderne mais l’Assemblée constituante compte moins de 30 % de femmes et ce sont nos vieux gouvernants qui décident tout, des hommes qui n’ont aucune idée des aspirations de la jeunesse et qui pensent que la société n'est pas mûre pour le changement », s’emporte Bivishika. Un peu plus loin dans la foule qui piétine sur le macadam brûlant, l’un des rares hommes présents, Rabi Thapa, écrivain et directeur de la revue littéraire La.Lit, souligne lui aussi le sentiment de frustration que nourrit le fossé séparant la classe politique de la population : « Quand ils s'expriment en public, les élus de la Constituante s’affichent comme des progressistes, mais ils travaillent derrière des portes closes et une fois enfermés à l’intérieur, ils n’osent plus rien dire et se laissent dicter leur conduite par les dirigeants des partis », dit-il.

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En tête de cortège, une haute silhouette se détache. Elle est vêtue d’une kurta orange et agite du bras une veste noire. Tout le monde la connaît. Il s’agit de Sapana Pradhan Malla, une avocate de la Cour suprême qui se bat contre les discriminations et qui a fondé, voilà une dizaine d’années, le Forum for Women, Law and Development (FWLD). Elle a siégé à la première Constituante et tente aujourd’hui de bousculer tous ces messieurs qu’elle connaît par cœur pour les avoir côtoyés dans l’hémicycle.

« Les hommes politiques ferment les yeux et se bouchent les oreilles mais nous, nous voulons nous faire voir et nous faire entendre. Ceux qui prétendent qu'il n'y a aucun problème avec les femmes dans le projet de Constitution font semblant de ne pas savoir ce qui est écrit dedans », explique-t-elle à Mediapart. Sapana se déclare « choquée » de voir les principaux partis politiques « prétendre s’ouvrir à la modernité », alors qu’en réalité, ils restent « très conservateurs, y compris les maoïstes »« Non seulement ils ne tiennent pas compte de nos revendications mais en plus, ils font un pas en arrière et nous sortent un texte encore plus rétrograde que la Constitution intérimaire actuellement en vigueur, dénonce-t-elle. En clair, ils suppriment des droits que nous avions obtenus après des années d’obscurantisme ! »

Pour toutes ces femmes qui manifestent, le sujet d’inquiétude majeur est celui de la nationalité. Au Népal, on ne peut obtenir celle-ci qu’à l’âge de 16 ans et sans ce sésame, la vie est un enfer : pas de passeport, pas d'inscription à l’école et à l'université, pas de permis de conduire, pas de travail, pas de compte en banque… Pour être “éligible”, il suffit théoriquement d’être né de père népalais “ou” de mère népalaise. « En vérité, une clause particulière précise que si le père est étranger, alors l'enfant n'est pas éligible, ce qui revient à considérer que la mère ne peut pas transmettre la nationalité », souligne Subin Mulmi. « Cette disposition a été mise en place à l’initiative de gens qui ont peur pour l'intégrité du Népal », précise cet avocat de 25 ans, qui a rejoint le FWLD de Sapana Pradhan Malla après un début de carrière dans le droit des affaires.

« Depuis que la frontière avec l’Inde a été ouverte, certains craignent de voir de nombreuses femmes népalaises épouser des Indiens et refusent que les enfants nés de ces mariages soient népalais. Ce n'est pas une question de racisme mais de caste. Nos institutions sont en effet contrôlées à 80 % par les brahmanes et les kshatriyas, alors que ces derniers ne représentent que 30 % de la population. Or pour eux, la pureté du sang est une obsession. » Dans la tradition hindoue, une femme qui se marie doit partir vivre chez son époux. Si ce dernier est indien, elle doit aller s’installer en Inde, prétendent ces hautes castes. « Si j'épousais un étranger, il faudrait attendre quinze ans pour que celui-ci puisse être éligible à la nationalité népalaise et en attendant, nos enfants seraient apatrides, s’énerve Bivishika, tout cela renvoie au sentiment national, dans un Népal où la nationalité est le seul moyen d'identification, vu le nombre d'ethnies et de langues qui cohabitent. »

Plus de quatre millions d’apatrides

Dans les bureaux du FWLD situés à Thapathali, un quartier proche de Babarmahal, un groupe d’avocats spécialisés dans les droits de l'homme militent contre les discriminations en portant les dossiers dont ils ont connaissance devant la justice. « Ce n’est pas toujours facile, car il y a des années que nos dirigeants nous manipulent. Ils savent jongler avec des lois très confuses que les jeunes femmes ne maîtrisent pas et contre lesquelles elles ne savent pas se défendre », déplore Subin. Si un enfant n'est pas éligible à la nationalité népalaise, il ne peut obtenir celle-ci que par naturalisation.« C’est mission impossible étant donné que la décision est à la discrétion de l’État, lequel refuse la plupart du temps d’accéder à la demande », rapporte le jeune avocat. Sauf à prouver l'identité du père, une femme ne peut donc pas obtenir la nationalité népalaise pour ses enfants. Avant l’âge de 16 ans, du reste, le problème est le même. Il y a deux ans en effet, la loi s'est durcie en conditionnant l’inscription à l’école à la détention d’un certificat de naissance qui, lui aussi, n’est délivré que si le père de l’enfant est népalais.

« Dans la grande majorité des cas que nous défendons au tribunal, le père a abandonné ses enfants parce qu’il est militaire ou parce qu’il est parti travailler à l’étranger, observe Subin. Le pire, ce sont les enfants nés de viols de femmes népalaises à l'étranger, nous ne savons pas comment les rapatrier. » À cet égard, les tremblements de terre du printemps n’ont fait qu’aggraver la situation. « Ceux qui ont tout perdu et qui n’avaient pas d’autre choix que de fuir en Inde ou au Moyen-Orient pour trouver un moyen de subsistance ont eu du mal à obtenir un visa de sortie du territoire. Et pour peu qu’ils aient des enfants, il leur est impossible de revenir au Népal, à cause de cette absence de nationalité. »

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Aujourd'hui, on estime que 4,3 millions de personnes d’origine népalaise sont apatrides, dont près de 900 000 enfants de moins de 16 ans qui vivent avec une mère célibataire. Or étrangement, la nouvelle Constitution n’a pas l’ambition de résoudre le problème. « La version examinée ces jours-ci par l’Assemblée constituante stipule qu’un enfant est éligible à la nationalité népalaise s'il est né de père “et” de mère népalais. C'est une régression scandaleuse, qui fermerait la porte à tous les recours, c’est pour cela que nous manifestons dans la rue », s’insurge Subin. Même Bidhya Bhandari, numéro deux du Parti communiste népalais (marxiste-léniniste), ancienne ministre de la défense et porte-parole des femmes à l’Assemblée constituante, a retourné sa veste, en déclarant au mois de juillet que l’égalité homme-femme était « un concept occidental ». Des propos qui ont fait beaucoup de bruit et découragé les militants les plus ardents.

Lundi 14 septembre, c’est la douche froide. Dans la soirée, les élus de la Constituante votent un dispositif qui entérine le statu quo. À l’avenir, le père pourra transmettre sa nationalité népalaise à son enfant sans avoir à fournir de renseignement sur la mère, tandis que si la mère veut transmettre sa nationalité à son enfant, elle devra prouver que le père est bien népalais ou que celui-ci n’est pas identifiable. Sur les réseaux sociaux, la colère explose. « C'est donc officiel, la femme n’est pas l’égale de l’homme, a déclaré le groupe “Citizenship in the name of Mother” sur Facebook, nous allons continuer de nous battre, le combat est loin d’être terminé. »